AC : Argyrie 3

Cet article est donc dans la série d’articles pour mieux comprendre le phénomène d’Argyrie. Nous apprenons d’autres éléments qui viennent compléter notre connaissance. Mis à part le fait que dans cet extrait rapporté ci-dessous, c’est toujours le nitrate d’argent qui est la cause, nous apprenons d’autres choses intéressantes.

D’ailleurs, le fait qu’on retrouve le nitrate d’argent fréquemment utilisé à cette époque n’est pas étonnant, puisque c’est une période où on a retrouvé les vertus de l’argent et de ses dérivés, dans la thérapie de beaucoup de maladies, nous constatons que le nitrate est très en vogue comme bien d’autres composés. l’extrait est tiré de « Leçons du mardi à la Salpêtrière, professeur Charcot : policlinique 1887-1888 / notes de cours de MM. Blin, Charcot et H. Colin,… ; [avec une préface de J. Babinski] » édité en 1892 et rapporte le cas d’un malade qui suite à la guerre a été victime d’une ataxie et a été soigné au nitrate d’argent pour finir de devenir bleuâtre. Ci-dessous, le médecin l’interroge pour comprendre combien de temps il lui a fallu pour que ses téguments deviennent colorés.

Je cite

M. CHARCOT. Voici un sujet qui présente sur la face, le cou, les mains, etc., et aussi sur les parties cachées une coloration ardoisée bleuâtre, très intense, comme vous le voyez ; la membrane muqueuse des lèvres, les gencives offrent cette même coloration ; cette coloration à peu près indélébile, je vous le dis à l’avance, des téguments, il la doit à l’administration excessive d’un médicament qui n’est autre que le nitrate d’argent donné à l’intérieur. Cette modification dans la couleur des tissus artificiellement produites s’appelle quelquefois l’argyrie. Sur ce sujet, vous trouverez tous les détails, tous les renseignements utiles dans l’article argent du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
Si l’on eût été attentif dans l’administration du médicament, on eut pu éviter au malade la mésaventure dont il est actuellement la victime. Il est en effet, cela paraît bien démontré, un phénomène pour la première fois signalé par M. le Dr. Duguet, alors interne à la Salpêtrière, phénomène dont l’apparition paraît marquer l’instant ou les organes intéressés commencent à être colorés par la formation des dépôts métalliques ; la présence de ce phénomène qui n’est autre que la coloration bleue ardoisée des gencives au voisinage des dents (Sidère argyrique) doit mettre le praticien sur ses gardes, car il annonce que la saturation de l’organisme commence à se produire et que la coloration des téguments menace de se manifester.
Celle-ci ne se montre guère cependant tant que les sujets n’ont pas pris 10, 15, 20 grammes du médicament (1). Il ne faut pas cependant se fier trop à ces chiffres, car il semble y avoir à cet égard des diasyncrasies. Dans le temps où, Vulpian et moi, nous poursuivions dans cet hospice, sur une grande échelle, nos recherches relatives à l’emploi du nitrate d’argent dans l’ataxie locomotrice progressive, il nous est arrivé de rencontrer des sujets qui prenaient rapidement la coloration sans avoir usé cependant de doses élevées, tandis que d’autres restaient exempts malgré qu’ils eussent ingéré, pendant de longs mois, des doses relativement considérables du médicament.

Il suffira d’ailleurs, pour éviter tout accident, d’y regarder d’un peu près et d’examiner souvent les malades; on devrait suspendre l’emploi du sel Lunaire au moment où la coloration ardoisée de la muqueuse buccale et des gencives commencerait à se montrer très accentuée. Il n’y a qu’un cas peut-être où vous pourrez passer outre, c’est celui où le malade averti de ce qui peut arriver par la prolongation d’une médication dont il ressent les bons effets, déclarerait catégoriquement, formellement, qu’il veut continuer coûte que coûte au risque de se voir défiguré.
Il est possible que cela ait eu lieu chez le malade qui est devant nous. Je soupçonne qu’il s’agit d’un ataxique. Il n’y a guère que l’ataxie qui soit aujourd’hui traitée par le nitrate d’argent. Il y a quelque 40 ans, les sujets qu’on rencontrait ayant la coloration bleue étaient des épileptiques.
Par la suite, le médecin traitant discute avec le malade et lui pose des questions pour mieux cerner comment il est arrivé à la coloration des téguments. Au cours de la discussion, quelques éléments intéressants nous sont exposés, dont :
M. CHARCOT : Quand avez-vous commencé à prendre du nitrate d’argent ?
Le malade : En 1883, c’est M. Vulpian qui me l’a ordonné. Il y avait déjà un an que j’étais malade quand j’ai commencé à le prendre.
M. CHARCOT : Comment se fait-il que vous soyez entré aussi avant dans la coloration de la peau ?
Le malade : Depuis que M. Vulpian est mort, j’ai toujours continué à prendre du nitrate d’argent.
M. CHARCOT : Il ne vous aurait pas laissé aller si loin. Vous êtes resté sans être coloré pendant 5 ans ? Vous ne l’étiez pas du temps de M. Vulpian ? C’est tout d’un coup que cette coloration vous est venue ?
Le malade : Ma foi, monsieur, je n’en sais rien, j’ai toujours eu un teint très foncé.
M. CHARCOT : Oui, sans doute, mais certainement pas au point où vous l’avez maintenant. Qu’est ce que vous a dit votre femme quand elle vous a vu devenir noir comme cela ?
Le malade : Elle s’en sera pas aperçue ; j’ai toujours été très brun. Elle ne m’a pas dit grand’chose.
M. CHARCOT : D’ailleurs, cela paraît vous être assez indifférent ?
Le malade : Oui, monsieur, absolument ; d’ailleurs je voulais guérir à tout prix.
M. CHARCOT : Croyez vous que le traitement vous ait fait du bien ?
Le malade : Oui, monsieur, absolument ; d’ailleurs je voulais guérir à tout prix.
M. CHARCOT : Mais vous faisiez autre chose que de prendre du nitrate d’argent ?
Le malade : Oui, monsieur, on m’appliquait des pointes de feu au dos tous les 15 jours.
En fin le médecin termine la consultation en précisant :
M. CHARCOT : …Cette coloration argyrique est, ainsi que, je vous le disais en commençant, presque indélébile. Il arrive cependant qu’avec le temps elle s’attenue, mais il en reste toujours quelque chose. Le cas actuel paraît-être un de ceux dans lesquels le nitrate d’argent se montre utile. Vous aurez à l’employer certainement quelquefois ; évitez toujours d’aller jusqu’à la coloration ; c’est un conseil que je vous donne…

(1) Dans l’ataxie, locomotrice, le nitrate d’argent se donne par pilules de 1 centigramme chaque à la dose de 2, 4, 6 pilules par jour, rarement plus.

Fin de citation

Deux choses essentielles que l’on apprend (d’après M. Charcot) sont tout d’abord la possibilité de déceler un début de coloration au niveau des gencives (dans l’article  précédent, il était question de cela aussi) et la deuxième, c’est le fait que chaque personne réagit de manière différente. Il se peut qu’une personne prenne davantage de nitrate d’argent et ne pas connaître l’Argyrie et une autre prenne moins et connaisse une coloration. Enfin, l’argyrie n’a pas d’autres effets que le simple fait d’une coloration qui n’est certainement pas esthétique.

=> AC : Argyrie 4


 

Les vues présentées sont les miennes et peuvent évoluer sans qu’il soit nécessaire de faire une mise à jour dans l’article même. Il se pourrait que j’apporte des rectifications ou évolutions dans l’avenir dans un autre article, si de nouveaux éléments viennent contredire mes propos. Les articles présentés ne constituent en rien une invitation à suivre aveuglement.

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